Remarques liminaires : a) ce qui suit n’est qu’une ébauche de plan, et non une dissertation complète : lors de la rédaction finale, il conviendra surtout de ne pas se contenter de juxtaposer les arguments, et de développer certainement davantage ; b) tout ce qui figure ici entre crochets droits, toute indication correspondant à la démarche suivie, comme les notes de bas de page et les numéros des paragraphes, devront disparaître dans un devoir.

[Introduction]

[Pourquoi cette question ?]

Que l’homme soit le seul être vivant à travailler, qu’il faille distinguer l’activité animale quelle qu’elle puisse être du travail, cela est une évidence : cf. Marx, Le Capital, Livre I, Section III, chap. VII. Il resterait cependant à se demander en quoi le travail serait une activité spécifiquement humaine, ce qui paraît être indissociable de la question : pourquoi l’est-il ?

[Position du problème]

Le travail caractérise-t-il l’homme exclusivement parce qu’il est le seul être à être pourvu d’une conscience de soi, ou d’autres facultés encore – une intelligence fabricatrice, la raison, la volonté –, ou bien parce qu’il constitue l’activité seule à même à le faire accéder à la liberté ?

[Annonce du plan]

Pour quelles raisons le travail caractérise-t-il exclusivement l’homme ?

Mais certaines de ces raisons ne pourraient-elles pas cependant être relativisées ?

En définitive, le travail n’est-il pas la seule activité humaine authentiquement libératrice ?

 

[1ère partie] Pour quelles raisons le travail caractérise-t-il exclusivement l’homme ?

1) Là où l’animal est déterminé à faire ce qu’il fait par les instincts propres à son espèce, le travail est chez l’homme indissociable de l’idée d’un projet conscient, auquel il choisit de donner ou non une forme aboutie. On suppose qu’il s’agit ici du travail sous sa forme générique – l’activité de transformation de la nature extérieure et de la nature de celui qui se livre à cette activité –, ce qui exclurait par avance un travail aliéné ou aliénant. Les végétaux et les animaux ne font que subir leur vie biologique, ce qui n’est pas a priori digne d’un être humain.

2) Considérée dans son développement même, l’intelligence de l’homme, comme le montrait Bergson dans L’Évolution créatrice, est depuis toujours orientée vers la transformation de la matière. Elle apparaît d’abord comme une intelligence technicienne, avant tout soucieuse de l’adaptation des moyens aux fins poursuivies. L’animal, lui, se contente depuis toujours du donné naturel, qu’il ne transforme pas. Il est ainsi parfaitement adapté à son biotope, et dans l’incapacité de s’adapter à un autre milieu de vie que le sien propre. Le travail est l’activité par laquelle l’homme aménage le monde, là où l’animal se trouve dans un rapport naturel avec son milieu de vie.

3) Même là où le travail est socialement imposé à l’individu, ou bien lorsqu’il est aliénant, privant l’individu de la possibilité de se reconnaître au travers de ce qu’il fait, l’homme est encore capable de se raisonner, comme de volonté. Il pourra toujours faire de son travail un pis-aller auquel il se soumettra, lorsqu’il est rémunéré un simple moyen de gagner sa vie[1], d’accéder au repos ou au loisir, un travail subi, ou bien encore un divertissement au sens pascalien.

4) Le travail a une histoire, et cette dimension de l’histoire n’appartient qu’à l’homme. On peut retracer sommairement les étapes les plus récentes de cette histoire : la dévalorisation du savoir social – déqualification – des anciens ouvriers de métier, artisans-compagnons, qui commença dès le XVIIIème siècle avec l’ouverture des premières écoles professionnelles, puis la généralisation progressive dans tous les secteurs d’activité du modèle du travailleur interchangeable – OS, travailleurs précaires alternant les périodes de formation, d’emploi et de chômage, main d’œuvre immigrée, travailleurs détachés, etc. – ; la seconde moitié du XXème siècle vit la disparition des anciens « managers » à l’avantage d’une catégorie d’employés qui seront bientôt évincés en raison des progrès de la robotique ; en attendant la fin du travail lui-même[2].

[Conclusion partielle]

La conscience de soi, l’intelligence fabricatrice, la raison, la volonté, l’histoire, tels sont les caractères spécifiquement humains qui permettent d’affirmer que le travail n’appartient qu’à l’homme exclusivement.

 

[2ème partie] Mais certaines de ces raisons ne pourraient-elles pas cependant être relativisées ?

1) En considérant le travail comme indissociable de la conscience de soi, on est par là même renvoyé à une problématique classique de la conscience. Descartes faisait de la conscience ou de la pensée au sens large un attribut spécifiquement humain. Il défendait la théorie dite des animaux-machines : les animaux ne seraient que des assemblages d’organes ou de fonctions vitales, certes bien plus complexes – ils auraient prétendument le Dieu des chrétiens pour créateur – que toutes les machines que l’homme peut concevoir et fabriquer, mais dépourvus de conscience. On ne peut plus ici le suivre. Le mécanisme cartésien a certes permis des progrès certains de la connaissance du vivant, contrairement à l’ancien vitalisme, désormais totalement discrédité par les sciences biologiques, mais on a dans le même temps appris que l’animal n’était pas réductible à une machine : les animaux peuvent souffrir, éprouver des émotions ; nombre d’espèces animales sont caractérisées par des comportements sociaux, etc.

2) Il en irait de manière analogue de l’opposition entre la nature et la culture, spécifiquement occidentale. Dans L’Environnement en perspective, l’anthropologue Philippe Descola rappelait combien une telle dichotomie est dépourvue de sens pour les indiens Achuar[3], qui n’hésitent pas à humaniser les plantes cultivées et la plupart des animaux, leur attribuant la conscience réflexive et l’intentionnalité, faisant ainsi du travail une activité de collaboration entre l’homme et un vaste continuum social peuplé de tous les êtres possédant une « âme ». Pour eux, l’opposition du donné naturel aux œuvres humaines est sans fondement. L’animisme, le totémisme et l’analogisme font ici obstacle au naturalisme que nous avons hérité de l’époque moderne.

3) Mais, même dans notre culture européenne, un anthropomorphisme naïf pourrait parfois conduire à projeter dans le monde animal des activités spécifiquement humaines. C’est ainsi qu’on dira sans beaucoup de rigueur conceptuelle par exemple de l’araignée qu’elle tisse sa toile, ou du castor qu’il construit un barrage. De la sorte serait-on tenté, au travers de l’observation de certains comportements animaux, de nier le caractère spécifiquement humain du travail, ce qui serait évidemment absurde.

[Conclusion partielle]

On peut légitimement relativiser l’affirmation selon laquelle la conscience est propre à l’homme, tout comme la définition anthropologique du travail comme activité consciente de transformation de la nature par l’homme, mais sans aller jusqu’à la remise en cause de la spécificité humaine du travail.

 

[3ème partie] En définitive, le travail n’est-il pas la seule activité humaine authentiquement libératrice ?

1) On distinguera toujours les comportements animaux des conduites humaines. Le mot « conduite » renvoie à un pouvoir de décision spécifique à l’homme, alors que les comportements des animaux leur sont dictés, sont innés, héréditaires, uniformes et immuables : par exemple ceux des abeilles sont partout et toujours les mêmes, et exactement tels que les décrivait déjà Virgile au Ier siècle de notre ère. L’action humaine suppose des traditions particulières, un apprentissage spécifique, le langage, la technique, des déterminations culturelles. Et l’invention des cultures paraît libre : on ne pourrait sinon comprendre une telle diversité des mœurs, des croyances des hommes, jusqu’aux sectarismes les plus ineptes, des institutions, etc.

2) Il ne se conçoit pas d’existence humaine sans le travail, ne serait-ce qu’en raison de la nécessité où nous sommes de coopérer les uns avec les autres pour nous accomplir en tant qu’êtres humains, ce qui ne peut s’envisager qu’au travers de la division du travail.

3) Qui plus est, Hegel l’a montré, le travail, même aliéné, permet à l’humanité laborieuse d’envisager sa libération des rapports de domination historiquement établis à l’avantage des maîtres : ceux qui se bornent à jouir du travail des autres, à vivre en profiteurs ou en parasites sociaux. Non seulement tout travail, même au niveau le plus modeste qui puisse être, permet le développement de toutes les potentialités physiques et intellectuelles – « le travail est l’émission de l’esprit », comme le reconnaissait Proudhon – de celui qui ne reste pas inactif, là où les maîtres ne peuvent s’accomplir, mais, sans le travail, qui constitue la puissance dialectique de négation de son aliénation, l’homme ne pourrait que se perdre dans les choses, en ne suivant que son désir. Arbeit macht frei. C’est pourquoi le travail constitue depuis toujours le moyen privilégié de rééduquer aux normes de la société les individus déviants, par la discipline, le respect des horaires ou le soin apporté à l’accomplissement de la tâche assignée, qui en sont indissociables. Même dans les prisons, la possibilité est offerte aux détenus les moins réfractaires de se réinsérer socialement par le travail.

4) Et, Heidegger l’a établi, le travail, comme de manière générale toute activité humaine, et non pas seulement l’activité socialement contrainte, tendent à la suppression progressive de l’urgence vitale : les hommes agissent de moins en moins « pour vivre » ou « survivre », de plus en plus pour accéder à un loisir, même factice.

[Conclusion partielle]

Le travail est indissociable de la liberté qu’il permet de conquérir.

 

[Conclusion]

[Résumé de la démarche précédemment suivie]

Dans une première partie, nous avons vu d’après quels caractères spécifiquement humains le travail est traditionnellement affirmé comme étant le propre de l’homme. Dans une deuxième partie, nous avons cependant relativisé une telle manière de considérer le travail, classique et quelque peu occidentalo-centrée. Dans une troisième partie enfin, nous avons établi le lien particulièrement étroit entre le travail et la liberté, que l’homme seul est susceptible de connaître.

[Réponse apportée à la question initiale, ou, le cas échéant, solution du problème]

Le travail est bien le propre de l’homme, non seulement en tant qu’il ne peut être envisagé abstraction faite de certaines de ses caractéristiques essentielles – la conscience de soi, l’intelligence fabricatrice ou technicienne, la raison, la volonté, l’histoire, et non pas par exemple la vie en société, laquelle se rencontre aussi dans le monde animal –, mais aussi et surtout parce qu’il constitue la seule manière pour l’homme de se rendre libre.

[Et c’est tout ! Surtout pas de question, de prétendu « élargissement », « ouverture » sur une autre question, d’exemple ou de nouvel argument en fin de conclusion !]


[1] Mais l’homme ne travaille pas uniquement pour gagner sa vie : la fin du travail n’est pas uniquement la satisfaction de ses besoins, auquel cas l’homme ne se distinguerait pas de l’animal, mais la possibilité de transformer ses conditions matérielles d’existence, permettant ainsi de toujours vivre autrement – que ses parents, ses ancêtres, que comme on aurait soi-même toujours vécu jusqu’ici –.

[2] Jeremy Rifkin, dans La Fin du travail, prophétisait déjà qu’au cours du XXIème siècle, deux dixièmes de la population active mondiale suffiraient à maintenir l’activité économique, et que les quatre-vingt pour cent de chômeurs prévisibles devraient bien accepter de renoncer à une existence quotidienne encore relativement confortable dans les pays développés. C’est ainsi que pour éviter des révoltes de masse motivées par la frustration et le ressentiment à l’égard des plus favorisés, Zbigniew Brzezinski préconisait pour tous ceux-là un mélange de prestations sociales minimales leur permettant de se nourrir et de divertissements abrutissants, essentiellement télévisés. Alors la majorité des individus pourraient-ils se résoudre à ne plus accéder à aucun emploi pour se borner à subir une vie strictement biologique, sans aucune perspective d’avenir pour eux-mêmes et leurs proches.

[3] Amazonie, État de l’Équateur.


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>