par Jean Svagelski, Inspecteur pédagogique régional, Dijon.

Si la philosophie dans l’école n’est pas la présence d’une philosophie dans l’école, elle ne saurait non plus être une philosophie scolaire. Cette expression peut signifier, en effet, qu’il y aurait une philosophie qui n’existerait que dans les lycées, qui se trouverait dans des livres spécialement conçus pour un usage scolaire et qui traiterait de problèmes arbitrairement fabriqués. D’autre part, il y aurait la vraie philosophie sans rapport avec ce qu’on enseigne dans les lycées sous ce nom et en dehors de tout programme défini. Des hommes éminents ont été pris au piège de cette distinction facile et plaisante lorsque, par exemple, ils ont opposé les faux philosophes qui apprennent des problèmes qui leur sont extérieurs et étrangers, mais qu’on doit connaître pour réussir à un examen ou à un concours, et les autres, les vrais philosophes sans doute, auxquels des problèmes se posent, nés de l’obscurité où se trouve tout esprit qui cherche à s’élucider et à s’éprouver lui-même. Problèmes vivants surgis de la vie, problèmes personnels et non problèmes professionnels.
Mais il n’est pas certain que ce soient essentiellement ou seulement des problèmes qui définissent comme philosophique un enseignement. La façon de les poser, le cheminement de leur analyse comptent beaucoup plus. En lui-même un problème, en admettant que parler ainsi ait un sens, n’est rien. On s’est moqué, par exemple, du problème de la réalité du monde sensible, problème qui était dans les programmes des classes terminales, il y a déjà bien longtemps. Il est permis d’en sourire si on le ramène à des discussions sans grande portée, sans que les enjeux soient précisés, sur l’existence du monde extérieur. Et si on voit dans ce problème la permission du doute sur l’existence de l’univers alors on tombe aisément dans des considérations dignes de figurer dans une comédie de Molière. Un philosophe contemporain a eu des mots plus durs sur ce genre de sujet et cette façon de réduire la philosophie. Mais quel philosophe a-t-il un jour emprunté cette voie et problématisé ainsi son entreprise critique ? Est-ce un problème philosophique encore qu’un problème qui en “résume” d’autres et qui est arbitrairement isolé ? D’ailleurs, s’il ne peut y avoir de philosophie sans programme, pour revenir à l’enseignement philosophique, et il ne peut y en avoir, comme on y a fortement insisté, les aberrations signalées prouvent a contrario qu’un programme ne peut être qu’un programme de notions et jamais un programme de problèmes.
Quant à la critique de ce qui est scolaire il y a un seuil au-delà duquel elle n’est pas juste. Il n’y a pas lieu de mépriser de façon générale ce qui est scolaire, ou alors c’est qu’on veut dans un style distingué, et indirectement, mettre en accusation l’école et l’instruction, valoriser la spontanéité, particulièrement dans notre domaine la spontanéité philosophante, et corrélativement l’écoute pédagogique de la demande supposée des élèves, qui ne doit pas être, surtout pas ! une demande scolaire d’enseignement. Il n’y a pas lieu non plus de céder à la mode du dédain envers les livres scolaires. Les livres ainsi qualifiés sont indispensables en beaucoup de matières, et peut-être même en philosophie. Nous n’en sommes pas les thuriféraires, mais enfin chacun de nous a appris la littérature, l’histoire, les sciences naturelles, les mathématiques, etc., dans des livres écrits par des professeurs à l’intention des élèves avant d’en venir, pour centaines matières, à la lecture directe des œuvres. Quelques-uns de ces livres étaient si bien faits qu’ils ont laissé un souvenir durable dans l’heureuse mémoire.
S’il n’en est pas tout à fait de même pour la philosophie il faut affirmer néanmoins qu’il a existé et qu’il existe encore dans notre enseignement des livres qui sont loin d’être indignes. Les grands philosophes eux-mêmes n’ont pas cru déchoir en écrivant des manuels, il est vrai de leur propre philosophie. Et, après tout, pour sa modeste part, chaque professeur de philosophie, lorsqu’il construit son cours et ordonne ses leçons, offre à ses élèves un manuel de philosophie. Il est vraiment tel car on voit que beaucoup d’entre eux l’écrivent avec soin, se soucient de n’en perdre une ligne, l’annotent, le conservent presque jalousement et ne le prêtent même qu’avec regret alors qu’ils ne sont plus au lycée. Cela se rencontre beaucoup plus souvent qu’on ne le croit.
En somme il n’y a absolument pas lieu de distinguer entre deux philosophies, l’une qui serait scolaire, et l’autre qui ne le serait pas, l’une qui serait le lot du public populaire des lycées et l’autre qui serait l’apanage d’une élite de penseurs. Si le mot scolaire appliqué à la philosophie a semblé appeler quelques réserves c’est uniquement au sens où il y aurait moins de philosophie dans les lycées parce qu’elle serait enseignée à des jeunes gens qui n’ont pas l’intention d’en poursuivre l’étude, et que, par conséquent, son enseignement ne peut être que tronqué, partiel, élémentaire, et cela d’autant plus que son horaire est plus réduit.
L’argument ne tient pas. Qu’on nous pardonne de le dire brutalement, il nous semble que la philosophie est tout ce qu’elle peut être dès qu’elle paraît, en quelque lieu que ce soit, dans quelque durée que ce soit. Le destin des personnes et leur condition en eux-mêmes ne peuvent être l’alibi de sa dégradation ou de sa gloire. Et si la philosophie n’est pas telle, alors il n’y a pas de philosophie du tout. Il y a autant de science dans une proposition de science que dans mille proposions. Il y a autant de vérité dans un jugement que dans plusieurs. Si, sous le nom de philosophie, on enseigne par exemple dans le but louable d’être simple pour être compris, chose indispensable, des généralités qui survolent l’objet d’une analyse, si on enseigne des résumés de doctrines qui nécessairement caricaturent le discours des philosophes, si l’explication d’un texte ne prend pas vraiment en compte sa littéralité, qu’on nous excuse de faire des hypothèses aussi absurdes, alors, si c’est cela la philosophie scolaire, ce n’est pas de la philosophie du tout. Cela n’est pas utile à l’école et n’a d’ailleurs sa place nulle part. Cela n’instruit pas et engendre l’ennui. Le souci d’être simple exige d’être fondé sur un savoir précis qui domine, autant que faire se peut, une complexité théorique, sinon il suscite la banalité.
Bref, il n’y a qu’une philosophie, ou plus exactement, car cette affirmation prêterait aisément à confusion, il y a une façon philosophique d’aborder l’examen de notions, même s’il y a plusieurs philosophies. Il y a du fruit dans tous les fruits, Hegel l’a fait observer à ceux qui doutaient du philosophique parce qu’il y avait des philosophies opposées les unes aux autres. Le philosophique est, il faut y insister, indépendant du temps dont on dispose et de l’érudition plus ou moins grande que l’on peut déployer. Si on a plus de temps on développera, on travaillera plus dans l’extension, on n’éclairera pas davantage. On multipliera les points de vue. On variera les éclairages. On variera l’argumentation, etc., mais si on sait aborder philosophiquement une notion, ce savoir, pour être fortifié par de plus longues méditations, et pour être plus interrogé, n’en sera pas moins, si par manque de temps cela ne peut se faire, complet tout en étant élémentaire. Qu’est-ce à dire ?
Un philosophe a pu dénoncer “la funeste idée d’être complet qui gâte tant de livres”. Aussi bien il ne s’agit pas de cela. Kant rapporte une réflexion de l’abbé Terrasson sur des livres qui seraient beaucoup plus courts s’ils n’étaient pas si courts. On pourrait l’utiliser avec profit pour qualifier des travaux de tous genres qui seraient beaucoup plus complets s’ils n’étaient pas si complets, y compris ceux de l’enseignement, et pour reprendre un peu la question de l’enseignement philosophique dont le propre est de s’adresser à des élèves qui ne se destinent pas à être professeurs de philosophie, élèves dont on sait qu’ils sont de plus en plus, pour de nombreuses sections des classes terminales, issus des classes populaires et dont on entend dire qu’ils sont culturellement défavorisés bien qu’on ne voie pas le rapport de cause à effet, et que par conséquent l’intelligibilité de cette affirmation soit nulle. Dans Le temps retrouvé, Marcel Proust note à quel point l’idée d’un art populaire est dangereuse et ridicule et que les illettrés ne sont pas ceux qu’on croit. “S’il s’agissait de le rendre accessible au peuple, en sacrifiant les raffinements de la forme, “bons pour les oisifs”, j’avais, écrit Marcel Proust, assez fréquenté de gens du monde pour savoir que ce sont eux les véritables illettrés, et non les ouvriers électriciens.” Et, ajoute-t-il, s’il y a une littérature populaire elle est plutôt faite pour les snobs du Jockey que pour les syndicalistes de la CGT. Mutatis mutandis, il nous semble que ces remarques peuvent éclairer l’idée d’un enseignement philosophique élémentaire qui ne peut et ne doit être qu’élémentaire, tout en étant suffisant car élémentaire ne peut s’entendre comme lorsqu’on dit l’enseignement élémentaire par rapport à un enseignement secondaire ou supérieur. Élémentaire ne définit pas ici un degré dans un cursus, réglé selon un ordre de valeurs qui iraient de l’inférieur au supérieur, et où l’inférieur appellerait pour être justifié le degré situé plus haut. En lui-même il serait inachevé et appellerait une suite. Il serait imparfait par état. Il nous semble, au contraire, qu’en philosophie il faille définir un enseignement élémentaire comme l’enseignement des éléments qui permettent de saisir le sens du projet philosophique et non pas comme une connaissance propédeutique qui présuppose que la philosophe est composée de parties dont l’appréhension successive livrerait à terme le sens, la synthèse étant faite. Élémentaire est donc synonyme de fondamental. La philosophie est un projet de radicalité. A la rigueur on peut discuter de ce qui est fondamental. On peut diverger sur l’ordre qu’on doit suivre pour que les notions étudiées dépendent organiquement les unes des autres et s’éclairent les unes les autres. On peut n’être pas d’accord sur ce qui est premier et sur ce qui est second. Mais ce qui est indubitable pour un philosophe c’est qu’il y a un tel ordre, qu’il y a des principes et des conséquences – penser n’a rien d’une activité arbitraire -, qu’il y a des notions liées nécessairement entre elles comme par nature, et subordonnées les unes aux autres. Il y a des notions premières et des notions secondes. Il importe de chercher par lesquelles il faut commencer, ce qui implique le strict examen de leur droit à cette prétention, et de constituer ainsi l’horizon où toutes les autres prennent place et acquièrent leur sens. On peut étudier un nombre plus ou moins grand de notions sans doute, puisque cela dépend des horaires propres à chaque classe terminale mais le projet philosophique n’en sera pas moins présent lorsqu’il est seulement possible d’en problématiser, analyser, élucider quelques-unes. Il ne sera pas incomplet pour cela.

(Cité par L. -L. Grateloup, Notice pédagogique à l’usage du professeur de philosophie, Hachette, 1986)


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